Pour commencer la reprise en main de ce blog, depuis trois mois abandonné, pour causes de vacances heureuses, de soleil exquis, d'ivresses madrilènes et de mariages sudistes, voici un petit texte que je découvre dans Le Tournant, l'auto-biographie de Klaus Mann, fils de, méprisé de ses contemporains, Brecht en premier, mais pourtant loin d'être aussi mauvais qu'on se plaît à imaginer les héritiers :

Ce conflit de base en fit naître un autre, l'antagonisme entre "le bourgeois" et "l'artiste" : d'un côté, l'individu moyen, ordinaire et robuste ; de l'autre, l'homme déraciné, divisé, atteint de cette pâleur maladive que donne la pensée - Hamlet, l'intellectuel. La relation entre eux est problématique, équivoque, chargée de sentiments ambivalents. Une relation proprement érotique, si l'on prend Eros au sens où le prenait Socrate, pour le Démon du désir insatiable et du jeu dialectique. Le "bourgeois", c'est-à-dire l'homme normal qui se sent bien dans sa peau et dans ce monde, révère et admire (quoique jamais sans une certaine réserve méfiante) la "puissance de l'esprit", les "nobles idéaux", la "pure beauté de l'art", tous ces produits sublimes d'une moralité douteuse, d'une douloureuse servitude et d'un tourment orgueilleusement dissimulé. Le créateur, de son côté, éprouve un curieux mélange de mépris et d'envie devant tant d'ignorante innocence. Combien la vie doit être facile, pense-t-il, pour ceux qui n'ont pas de rêves, pas de mission ! Ces heureux naïfs - ils ne savent rien de la malédiction de la folie créatrice, rien du martyre des êtres élus ! Comme leurs visages sont lisses et vides, comme ils sont beaux, comme ils sont attirants ! Si seulement on pouvait être comme eux ! ... Le voudrait-on vraiment ? Changerait-on avec eux ?

Selon chaque cas individuel, l'un ou l'autre élément de ce réseau de sentiments l'emporte : le désir nostalgique ou le mépris.

Me voilà propulsé au coeur de ces problématiques, l'ironie désabusée de Mann sous le bras : gasp, touché, ici je dégringole, me rattrapant aux branches, comme d'habitude, parvenant à éviter les coupures, pas de blessures pour l'instant. Ici, au sol, j'arrive intact. Tout en bas on découvre la forêt, taiseuse, claire, les pins, les mousses. Le champ est vaste, et c'est une blanche hésitation lorsqu'il faut décider vers où diriger ses pas. On a la peau titillée par les frissons des chemins mal tracés. Il ne fait pas sombre, c'est à peine le matin, et j'ai toute la journée pour marcher. Hop hop. Je marche, donc, je marche. Ce qui veut dire j'écris, quelques essais. Sérieusement, studieusement, je noircis des écrans.